Ouverture des données de la recherche, Le rôle des universités dans l’accompagnement des chercheurs

Les chercheurs de l’enseignement supérieur sont à la base du processus du cycle de vie des données car ce sont eux qui les collectent, produisent, manipulent et en connaissent la valeur. Face à la dynamique mondiale d’ouverture des données de la recherche (Open Research Data) qui bouscule leurs pratiques, comment les universités peuvent-elles les accompagner dans la gestion et la diffusion de leurs données en libre accès ?

La politique de gestion des données dans les universités

  • Qu’est-ce qu’une politique de gestion des données ?

Au niveau des universités, il a été recommandé par l’OCDE [1], la Commission Européenne et le Ministère de l’enseignement supérieur, la mise en place de politiques concernant la gestion des données, appelées également Data Management policy.

Ce document est un peu une feuille de route du projet ou un outil de mise en place de la gestion des données de la recherche dans l’institution. Il doit définir de façon claire des objectifs à atteindre et « des actions à mettre en œuvre [2] » en prenant en compte toutes les disciplines de l’établissement, les différents types de données produites, les normes actuelles de diffusion, les contraintes, etc.

Pour le rédiger et assurer son utilisation, la participation de la gouvernance [3], des professionnels de l’Information Scientifique et Technique (IST) et des chercheurs est à mobiliser (Gaillard, 2014).

  • Partager les responsabilités, l’exemple de Monash

A l’étranger et depuis de nombreuses années, les universités se sont penchées sur la réalisation d’une politique institutionnelle en matière de gestion des données, comme l’université de Monash, en Australie.

A l’université de Monash, l’élaboration de la politique de gestion des données a duré 10 ans. La stratégie adoptée a été celle du partage des responsabilités entre les chercheurs et l’université. Ainsi le Data Management policy contient une série de recommandations à destination des chercheurs qui doivent mettre à disposition leurs données. En contrepartie, l’université s’engage à les accompagner, à les former et à sauvegarder leurs données dans une infrastructure ou du moins à répertorier leurs données dans un catalogue de métadonnées (Bellamy, 2014, Gaillard, 2014).

Cet exemple met en lumière la nécessité de partager les responsabilités entre les différents acteurs, afin d’assurer un déploiement efficace de cette politique.

  • L’importance de l’audit

Pour pouvoir rédiger une politique de gestion des données, il faut tout d’abord évaluer l’existant, ce qui passe par la réalisation d’un audit. L’audit consiste à analyser les pratiques et les besoins en matière de gestion des données dans l’université, et permet donc d’en apprendre davantage sur les habitudes des chercheurs. Suite aux résultats obtenus, des actions pourront être mises en place afin d’améliorer les éventuels dysfonctionnements repérés [4].

Il existe au Royaume-Uni un outil, le Data Asset Framework qui « fournit aux organisations les moyens d’identifier, de localiser, de décrire et d’évaluer la façon dont elles gèrent leurs actifs de données de recherche [5]». Cette solution offre également des exemples de méthodes d’enquêtes et d’entretiens réalisés par d’autres universités comme l’université de Glasgow et Southampton. (Gaillard, 2014).

Du côté Français, deux enquêtes sont actuellement disponibles sur Hal :

Le public concerné correspond à la communauté des chercheurs en Sciences Humaines et Sociales.  Ces enquêtes ont permis d’établir un état des lieux de la situation, de dégager d’éventuels services que les universités pourraient proposer aux chercheurs [6]. Elles mettent aussi en avant un problème récurrent : le non partage de données.  Les raisons évoquées sont diverses, éthiques, juridiques, voire personnelles… Mais certaines disciplines partagent plus leurs données (logique du bottom-up) notamment « les communautés œuvrant dans la génomique, la cristallographie, l’astronomie… [7] ». L’explication est ici historique puisque ce sont ces dernières qui ont commencé à partager leurs données sur le Web. A l’opposé, les Sciences Humaines et Sociales sont les moins enclines à cette notion de partage : certains acteurs ne partagent pas leurs informations avec d’autres et, s’ils le font, c’est seulement avec leur groupe de recherche.  Et seulement une minorité a déjà publié sur les archives ouvertes.

On voit donc que le partage des données n’est pas encore rentré dans les pratiques de tous les chercheurs et pour les évaluateurs, la phase d’audit est également une occasion pour sensibiliser les chercheurs. Cependant cela n’est pas suffisant et il est capital d’accompagner la communauté des chercheurs dans ses nouvelles pratiques.

La formation des chercheurs

  • Le bibliothécaire, un formateur au plus près des chercheurs

Parmi tous les professionnels et les institutions de l’IST (URFIST, INIST-CNRS, BSN, etc.), il y a un acteur à prendre en compte :  le bibliothécaire universitaire En effet, l’Open Access lui donne de nouvelles missions.

Les chercheurs et les enseignants-chercheurs fréquentent de moins en moins les Bibliothèques Universitaires et les Services de documentation. Ils préfèrent utiliser leur poste de travail pour consulter les ressources en ligne que proposent les universités. L’Open Access est l’occasion pour le bibliothécaire de recréer du lien avec les chercheurs, car il possède notamment des compétences sur la gestion des données [8]. Il est donc l’un des acteurs majeurs de la politique des données de la recherche.

Rôle du bibliothécaire universitaire :

  • Sensibiliser les chercheurs au libre-accès,
  • Aider à l’évaluation de l’existant en identifiant les pratiques et les besoins des chercheurs,
  • Apporter un soutien aux chercheur pour la rédaction du Plan de Gestion des Données (PGD) ou Data Management Plan (DMP) [9] ,
  • Indexer les données,
  • Conseiller les chercheurs sur le choix des lieux de dépôts,
  • Conseiller les chercheurs sur les questions de droit d’auteur,
  • Former les chercheurs aux bonnes pratiques de gestion des données [10] et/ou leur proposer des stages à l’INIST-CNRS (Institut de l’information scientifique et technique du Centre national de la recherche scientifique) ou aux URFIST (Unités Régionales de Formation à l’Information Scientifique et Technologique)

Certaines de ces activités sont assez familières au bibliothécaire universitaire, d’autres sont nouvelles. Si celui-ci veut parfaire ses compétences et se former, il peut comme les chercheurs s’adresser à l’INIST-CNRS ou aux URFIST qui proposent des ateliers sur la gestion des données.

  • DoRANum : un outil de formation à distance

Le projet DoRANUM (Données de la Recherche : Apprentissage NUMérique à la gestion et au partage) a vu le jour pour répondre au besoin de formation des chercheurs en gestion et en partage de données. C’est un outil qui peut être utilisé par les bibliothécaires universitaires afin de se former mais aussi afin de former les chercheurs.

DoRANum est une plate-forme de formation à distance ouverte, où l’utilisateur n’a pas besoin de s’identifier au préalable. Financée par le Ministère de l’enseignement supérieur de la recherche et de l’innovation au titre de la BSN (Bibliothèque Scientifique Numérique) segment « 9 » (Formation, compétences et usages) et « 10 » (Données de la recherche) , il est co-piloté par l’URFIST de Nice et l’INIST-CNRS. La plateforme regroupe différentes ressources de formation et d’auto-formation. Les documents sont trouvés ou créés pour elle, par les partenaires du projet comme l’Université de Nice-Sophia-Antipolis, l’Inra…  Ils prennent la forme de quiz, MOOCs…

Les publics visés pour ce programme sont les « enseignants-chercheurs, les chercheurs, les doctorants, les professionnels de l’IST  et de soutien (documentalistes, archivistes, bibliothécaires, ingénieurs) [11]». Avec son format, DoRANum peut « s’inclure dans un programme de formation en présentiel et compléter des formations proposées » dans les établissements d’enseignement supérieur. La boîte à outils « formateur » permet aux professionnels de l’information d’organiser des travaux pratiques à destination de la communauté des chercheurs. Ainsi le chercheur peut soit travailler en autonomie en se formant seul sur la plateforme, soit suivre une formation mêlant présentiel et distanciel [12].

  • Les ressources proposées sont classées par thématiques et outils. Les thématiques correspondent aux grandes questions que l’on peut se poser sur le libre accès des données de la recherche. Toutes sont traitées de manière ludique et synthétique au vu du peu de temps que certains publics peuvent y consacrer. Il y a pour chacune d’entre elles, une fiche synthétique avec une vidéo qui reprend le sujet de manière concise, et un court questionnaire. Les vidéos et les fiches des différentes thématiques peuvent être téléchargées, imprimées ou réutilisées (Licence CC).

  1.  

Ce projet DoRANum étant toujours en cours de développement, il fournira à l’avenir encore bien d’autres supports à ses (futurs) utilisateurs, dont des distanciels avec les classes virtuelles, des webinaires, des tutoriels multimédias… (DoRANUM, 2017).

Conclusion

Afin d’accompagner au mieux les chercheurs à rendre accessibles et réutilisables leurs données, l’université doit organiser et systématiser leur mise à disposition [13]. La mise en place d’une politique de gestion des données est une solution qui a déjà fait ses preuves dans de nombreux pays notamment au Royaume-Uni, aux États-Unis et en Australie, ainsi que dans de nombreux organismes de recherche français comme à l’INRA, au CNRS, à l’INRIA… [14]

Effectivement, il faut avant tout mobiliser plusieurs acteurs dont la gouvernance et les professionnels de l’IST lors de sa mise en œuvre pour qu’elle puisse fonctionner.  Il est nécessaire de créer une dynamique et responsabiliser les deux parties (université-chercheur). Il est également important de ne pas négliger la phase de l’audit qui est un moyen de communiquer et de commencer à sensibiliser les chercheurs sur l’Open Research Data. La création d’une politique de gestion des données est complexe, car il faut prendre en compte les attentes, les freins et mesurer la faisabilité, afin d’avoir un outil opérationnel. Une fois la politique déployée, l’action principale consistera à former et à sensibiliser le public.  Les universités pourront s’appuyer sur différents outils internes et externes. Quant aux bibliothécaires, ils apporteront certaines de leurs compétences mais devront également envisager de se former pour assurer leurs nouvelles missions. Les bibliothécaires peuvent mobiliser un outil comme DoRANUM qui a l’avantage d’être ludique et de permettre l’auto-formation à la gestion des données.  Cet outil pourrait apporter une solution adaptée aux différents profils de chercheurs en complément ou pas d’une formation en présentiel et permettre également aux bibliothécaires qui souhaiteraient de se perfectionner

 

Notes

[1] Organisation de coopération et de développement économiques

[2] Gaillard, 2014, p.60).

[3] La gouvernance représente ici les gestionnaires d’un établissement (président, directeur…) qui doivent mettre en place la politique de gestion des données.

[4] Définition de l’audit : https://fr.wikipedia.org/wiki/Audit

[5] (Data Asset Framework, s.d., paragr. 2) « provides organisations with the means to identify, locate, describe and assess how they are managing their research data assets »

[6] Voir dans ce numéro l’article de Constance Pique « Les données de la recherche, le dark data des SHS » qui revient longuement sur ces deux enquêtes françaises.

[7] (Bellamy, 2014, p.4)

[8] (Cheval, 2015).

[9] Les articles de Sonia SALAMI « La gestion des données de la recherche et leur partage, quels enjeux ? » et de Laure PIERRAT « Le partage des données de la recherche dans la pratique » reviennent sur cette notion de DMP et son importance. [Pour la version web ajouter également un lien vers l’article « Big Data et données de la recherche » qui parle du DMP brièvement].

[10] (Naegelen, 2015, paragr.1) Pour avoir plus de détail sur les bonnes voir article de Laure Pierrat « Le partage des données de la recherche dans la pratique »

[11]

[12]

[13]

[14]

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