Gold Open Access : Quel modèle économique pour demain ?

La prise en compte de l’aspect économique de l’open access dans les politiques des États prend de plus en plus d’importance. Depuis quelques années les rapports, les chiffrages et les initiatives en faveur de la généralisation du modèle auteur-payeur se multiplient car celui-ci serait l’alternative idéale au modèle économique de l’abonnement qui prédomine actuellement. Qu’en est-il réellement, va-t-on vers une généralisation du modèle auteur-payeur ? Le modèle auteur-payeur est-il plus vertueux que le modèle de l’abonnement? Sera-t-il le modèle dominant de l’édition scientifique commerciale de demain ?

La naissance du modèle auteur-payeur

Le modèle économique de l’édition scientifique numérique le plus répandu est celui de l’abonnement (au modèle lecteur-payeur) et  son accès n’est donc pas libre. Avec ce modèle les grands éditeurs commerciaux font des profits colossaux qui ne se justifient nullement par les services qu’ils apportent à la communauté scientifique.

En effet, une fois passée la transition numérique, le prix des abonnements aurait dû diminuer en raison des économies réalisées par les éditeurs (il n’y a plus d’impression ou de diffusion de revues papier) mais leur coût n’a fait qu’augmenter (depuis les années 90 + 290%!). Ce prix est d’autant plus  injustifié que les revues scientifiques vendues par les éditeurs reposent en grande partie sur le travail d’enseignants chercheurs que les éditeurs ne rémunèrent pas. En effet, les chercheurs qui sont rémunérés par les institutions publiques pour leurs travaux, produisent les articles que les éditeurs vendent, assurent également la qualité scientifique des revues en évaluant les articles (évaluation par les pairs) et vont parfois jusqu’à assurer la mise en page et la mise en ligne, le tout, sans être rémunérés.

En réaction à cette situation absurde où les éditeurs font des profits colossaux et où  les institution paient deux fois (une première fois pour que les chercheurs fassent leurs recherches et une seconde fois pour avoir accès aux résultats)  s’est développé le libre accès ou open access. La déclaration de Budapest en 2002 définit deux modèles pour l’open access, la voie verte et la voie dorée. Ces deux modèles sont conçus comme étant complémentaires. Si la voie verte correspond au dépôt dans des archives ouvertes institutionnelles des productions scientifiques, la voie dorée désigne toutes les revues ou ouvrages publiés nativement en libre accès. Face au développement de l’open access, les éditeurs se sont mis eux-aussi à proposer un modèle économique en libre accès : le modèle auteur-payeur.

Source : Bibliothèque de l’Université Pierre et Marie Curie [https://esr-wikis.adc.education.fr/ca2co/index.php?title=5.3.1.5_Diffusion_en_Open_Access&mobileaction=toggle_view_mobile]

 

On considère que la voie dorée a une vraie valeur ajoutée par rapport à la voie verte car :

– elle donne un accès libre aux articles sans période d’embargo

– les articles sont bien référencés

– la version fournie est la version finale qui a été mise en forme (travail éditorial)

– les articles ont été relus, corrigée et validée par des pairs [1]

Les modèles économiques de la voie dorée

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, le fait qu’un document soit en libre accès n’est pas synonyme de gratuité et ne signifie pas que le document soit libre de droit. Le libre accès a pour effet de rendre invisible pour le lecteur les différents modèles économiques (parfois très lucratifs!) qui sont à l’œuvre.  Ainsi le terme de voie dorée ou Gold open access recouvre des modèles économiques très divers et le modèle auteur-payeur proposé par les éditeurs n’est qu’une de ses modalités.

Les modèles économiques de la voie dorée sont principalement [2] :

  • le sponsor où la revue est financée par un organisme à but non lucratif (société savante, institution, organisme de recherche, association ou fondation)
  • le freemium où la revue en open access est financée par des services payants
  • le modèle auteur-payeur où c’est l’auteur (la plupart du temps l’établissement, le laboratoire ou le bailleur de fonds) qui paye des frais de publication ou APC (Articles Processing Charges) pour que les articles soient publiés en open access.
  • le modèle hybride qui est un modèle entre l’abonnement et le modèle auteur-payeur. Dans ce modèle, les revues sont accessibles par abonnement mais les auteurs ont la possibilité de payer en plus des APC pour que leur article soit en libre accès [3].

Pourquoi basculer dans un modèle économique auteur-payeur ?

 En 2014, 13 % des articles mondiaux, soit environ 260 000 articles, auraient été publiés en OA doré selon l’étude commanditée par la Commission européenne (Archambault & all, 2014). Malgré de nombreuses initiatives en faveur de l’open access (voie verte et voie dorée) et la progression de celui-ci, le modèle économique de l’abonnement reste prépondérant. Face à l’augmentation régulière du prix des abonnements et face à une baisse généralisée des dotations, les bibliothèques ont de plus en plus de mal à financer l’accès aux revues.

Pour répondre à cette situation, en juin 2012 le rapport Finch, Accessibility, sustainability, excellence : how to expand access to research publications, recommande au gouvernement du Royaume Uni d’encourager la voie dorée, et plus particulièrement le modèle auteur-payeur et le modèle hybride, afin de développer l’open access. Dans ce rapport, la voie verte est limitée à une fonction de conservation et non de diffusion des publications scientifiques, et devrait surtout servir à la publication de la littérature grise et les données de la recherche. Ce rapport estime que lors de la transition entre le système d’abonnements et le modèle auteur-payeur, il y aura des surcoûts. Suite à ce rapport, le Royaume Uni a donné la priorité à la voie dorée.

Plus tard, le rapport Disrupting the subscription journals’ business model for the necessary large-scale transformation to open access réalisé par la Max Planck Digital Library après avoir réalisé une analyse chiffrée, estime que le budget des institutions aujourd’hui dédié aux abonnements est suffisant pour financer un modèle entièrement en open access sur le modèle voie dorée auteur-payeur. Avec la généralisation du modèle auteur-payeur, les fonds des bibliothèques jusqu’à présent alloués à l’achat des abonnements deviendrait un budget servant à financer les publications. Selon ce rapport, la généralisation d’un tel modèle permettrait d’éradiquer le modèle délétère de l’abonnement et de rendre accessible toutes les publications en open access sans durée d’embargo (contrairement à la voie verte). La généralisation du modèle auteur-payeur n’est donc pas une stratégie visant à combattre et à écarter les éditeurs commerciaux mais au contraire une démarche qui cherche à les inclure pour atteindre l’objectif du 100 % open access. La recherche étant internationale, un tel basculement de modèle économique ne pourrait se faire qu’à la condition que les organismes de recherche se coordonnent à l’échelle mondiale.

Les politiques en Europe face au développement du modèle auteur-payeur

Compte tenu du fait que les APC se généralisent, la nécessité de les prendre en compte s’est faite jour. En effet, selon le DOAJ (Directory of Open Access Journals) un tiers des revues en open access s’appuient maintenant sur le modèle auteur-payeur via le paiement d’APC et de plus en plus de revues fonctionnant sur le modèle de l’abonnement basculent dans un modèle hybride où il est possible via le règlement d’APC de diffuser des articles en open access.

Ainsi, évaluer le montant des APC, quelle que soit la politique choisie par les différents États est devenue un enjeu important. C’est ainsi que le Royaume Uni a été développé l’outil Monitor UK qui centralise les dépenses en APC des différentes institutions, au niveau de l’Union Européenne il y a  le projet OpenAPC et en France le projet Conditor de la BSN qui cherche entre autre à évaluer les coûts des APC. Un rapport de 2014 de l’INRA cherche à estimer le coût d’un basculement de l’institution dans un modèle de publication open access auteur-payeur(Archambault & all, 2014) et plus récemment le consortium Couperin a lancé une enquête nationale pour évaluer les coûts d’un tel basculement au niveau national.

La douzième conférence de Berlin qui s’est tenue en décembre 2015 se fonde sur le rapport de la Max Planck Digital Library pour préconiser également la généralisation du modèle auteur-payeur. C’est un virage important qui a des conséquence au niveau des différentes stratégies des pays européen. Aujourd’hui, non seulement le Royaume Uni, mais aussi l’Allemagne, la Finlande et les Pays Bas ont opté pour une politique en faveur de l’open access doré qui inclus les éditeurs commerciaux. Ces États favorisent la négociation de contrats fixant pour chaque établissement un coût global permettant à la fois l’accès au contenu des revues et la diffusion des publication de ses chercheurs, c’est-à-dire incluant le montant des APC (Delhaye et Lutz, 2017).

En France au contraire, il y a une opposition entre éditeur privés et institutions publiques et la politique de l’open access n’est pas en faveur du modèle auteur-payeur. Celle-ci favorise la voie verte avec le dépôt dans les archives ouvertes [4] et pour la voie dorée vise plutôt à soutenir et développer une édition publique dirigée par les bibliothèques et les presses universitaires (Chartron, 2016) et encourage par ailleurs le développement du modèle freemium.

La généralisation du modèle auteur-payeur une fausse bonne idée ?

L’idée de réaffecter les fonds actuellement dédiés aux abonnements pour financer à la place des APC qui permettent de mettre les articles en libre accès paraît séduisante. Cependant la généralisation d’un tel modèle économique au niveau mondial n’irait pas sans produire des effets pervers (Voir « Déclaration des trois sociétés savantes françaises de mathématiques…» 2012).  Les principaux risques  sont :

  • Tout d’abord le modèle auteur-payeur n’est pas un modèle généralisable de la même manière dans tous les secteurs scientifiques et en particulier, il n’est pas adapté pour les SHS (Sciences Humaines et Sociales).
  • Ensuite, la transition d’un modèle où il faut payer pour lire les articles (abonnement) à un système où il faut payer pour publier (auteur-payeur) remplace des inégalités d’accès par des inégalités de publication entre pays riches et pays pauvres, entre établissements, entre différents laboratoires d’un même établissement. La généralisation de la concurrence pour publier existera même au sein d’un même laboratoire, car les budgets étant limités il faudra choisir quel chercheur pourra publier et quel chercheur ne pourra pas. Enfin, il sera presque impossible à un chercheur n’appartenant à aucun laboratoire de publier. Il y existera donc une véritable censure économique à la source.
  • Enfin, cela ne réglerait pas le problème des revues prédatrices rencontrés par l’édition scientifique avec le modèle auteur-payeur et pourrait même le renforcer. En effet, dans ce modèle économique, plus une revue publie d’articles, plus elle gagne de l’argent grâce aux APC, ainsi on peut craindre une diminution du contrôle éditeurs qui chercheront à publier le plus possible pour gagner davantage d’argent.

Les auteurs Christian Fuchs et Marisol Sandoval ainsi que le directeur scientifique du Réseau National des Bibliothèques de Mathématique, Frédéric Hélein, questionnent la convergence de différents rapports en faveur de la généralisation du modèle auteur-payeur. En effet, ce modèle avantage beaucoup les grand éditeurs commerciaux (au détriment des autres).  Cette convergence semble être le résultat du travail de lobbying mené par les grands éditeurs et un lien entre la Max Planck Gessellschaft et Spinger-Nature questionne l’objectivité du rapport qu’elle a produit et qui a été suivi notamment à la conférence Berlin 12 :

« En fin de compte on peut se demander dans quelle mesure les orientations de la Max Planck Gesellschaft sont indépendantes des intérêts de groupes comme Springer-Nature, sachant qu’elle est associée à la Max Planck Förderstiftung, fondation dotée d’un capital de 500 millions d’euros, fondée et présidée par Stefan van Holtzbrinck, propriétaire de 53 % du capital de Springer-Macmillan (qui a racheté Nature) et co-dirigée par le président de la Max Planck Gesellschaft. [5] »

Lise Verlaet, enseignante chercheuse au LERASS CERIC, voit dans le développement du modèle auteur-payeur une véritable revanche des éditeurs face au mouvement du libre accès qui se développait et parle à ce sujet de « détournement du modèle du Free Gold Open Access ou libre accès institutionnel ». Le modèle auteur-payeur ne cesse de se développer et, selon le rapport de de la DIST / CNRS 2015, d’ici une dizaine d’années, il pourrait supplanter le modèle de l’abonnement.

Quelles alternatives ?

Le modèle auteur-payeur n’est donc pas un modèle idéal et il semble même urgent pour pallier les effets pervers du modèle auteur-payeur avec les revues prédatrices de changer les modes d’évaluation des chercheurs. En effet, celui-ci repose sur le nombre d’articles publié et leur facteur d’impact or le facteur d’impact n’est en rien un critère pour évaluer la pertinence scientifique d’une publication (Guédon, 2013) c’est même l’inverse. Les classements des revues en fonction de leur impact (comme le Web of Science et Scopus) favorisent les grand éditeurs commerciaux et ne prennent pas en compte la qualité des revues (Fuchs et Sandoval, 2013).  L’Université de Liège a trouvé une alternative : l’évaluation de ses chercheurs ne se fait que sur les publications déposées dans son archive ouverte institutionnelle.

Il ne faut pas oublier qu’il existe d’autres choix pour la voie dorée en dehors du modèle auteur-payeur ou hybride notamment avec le freemium (modèle encouragé par la France avec OpenEditions) qui permet à la fois un accès gratuit aux publications qui sont publiées nativement en libre accès et une gratuité pour les auteurs. Au-delà du clivage voie verte/voie dorée, on voit également se développer les épi-revues comme episcience.org. Les épi-revues sont des revues électroniques en libre accès réalisées à moindre coût à partir d’articles publiés dans des archives ouvertes (appartenant à la voie verte) en ajoutant une évaluation par les pairs et une éditorialisation (propres à la voie dorée).

Tout cela montre que nous sommes face à une vraie diversification des modèles d’open access, et que le modèle dit de la voie dorée tel qu’il a été définie au départ recouvre à présent des modèles très différents qui n’apparaît plus très pertinent. Pour cette raison, Christian Fuchs et Marisol Sandoval dans leur article « The Diamond Model of Open Access Publishing » proposent de redéfinir la voie dorée comme étant limitée au modèle auteur-payeur et d’exclure le modèle hybride qui pour eux ne relève pas de la voie dorée. La voie dorée serait alors à différencier d’une troisième voie plus vertueuse : la voie diamanté, ou voie platine en fonction des auteurs. La « voie platinum » ou platine, «vise une gratuité au lecteur et à l’auteur. Elle a été introduite aux États-Unis en 2011 par Crawford pour se distinguer de la voie dorée fondée sur les APC » (Chartron 2016). Les termes de voie diamanté ou de voie platine sont parfois assimilés ou distingués. Par exemple pour certains,les épirevues relèveraient de la voie diamanté et les freemium de la voie platine.

La voie diamanté désignerait les revues en libre accès publiées par des organisations à but non lucratif, avec une gratuité pour les auteurs et pour les lecteurs et de meilleures conditions pour les salariés [6].

Jean-Claude Guédon va dans le même sens. L’édition scientifiques est déjà financée par des fonds publics et fait des profits très importants. Il propose donc de se réapproprier la diffusion en généralisant la voie dorée nationale c’est à dire financée par les États ce qui aboutirait à une disparition des éditeurs privés actuels et permettrait une gratuité pour les auteurs et les lecteurs.

Conclusion

En conclusion, nous avons montré qu‘une généralisation du modèle auteur-payeur pour la voie dorée n’est en rien une solution miracle pour lutter contre le coût des abonnements, ni pour remédier aux problèmes rencontrés actuellement par la voie dorée par rapport à la fiabilité des évaluations et aux revues prédatrices. Le modèle-auteur payeur semble plutôt être une stratégie des éditeurs pour reprendre la main face au mouvement de l’open access qui les menace. Le partage et l’opposition entre voie verte et voie dorée semble avoir perdu en pertinence depuis la déclaration de Budapest de 2002 et le libre accès se cristallise plutôt en trois pôles : voie verte, voie dorée et voie diamantée ou platine. En effet, il semble que nous soyons dans une période de transition où les modèles économiques de l’open access se diversifient, de nouveaux modèles font leur apparition. Les stratégies en faveur de l’open access varient selon les États et il est encore trop tôt pour savoir quel sera ou quels seront les modèles économiques qui l’emporteront demain.

Notes

[1] La validation par les pairs permet dans une revue scientifique de sélectionner le contenu. Le but est de vérifier la rigueur de la méthodologie et d’évaluer la validité des résultats présentés. Dans les archives ouvertes (voie verte) il n’y a pas de contrôle. Définition du CNRS : « l’évaluation par les pairs désigne la validation d’un article par un comité de lecture composé de scientifiques, experts dans le même champ disciplinaire que le contenu de l’article. Ce processus est destiné à lui assurer une qualité scientifique. » ( voir https://lab.hypotheses.org/1453) .

[2] Voir l’article « Modèles économiques du Gold » disponible sur le site dédié à l’Open Access du Le consortium Couperin (Consortium unifié des établissements universitaires et de recherche pour l’accès aux publications numériques) : http://openaccess.couperin.org/modeles-eco-du-gold/

[3] Avec ce modèle les institutions paient deux fois : une fois via un abonnement pour avoir accès aux articles et une seconde fois pour diffuser les articles en open access.

[4] Voir le développement de HAL comme archive nationale liée aux archives institutionnelles (voir Cédric Marion et Carole-Anne Matel “le CCSD : moteur de l’Open Access”) et plus récemment la Loi pour une République numérique en 2016 (voir article de ce sujet l’article de Laure PIERRAT “Loi pour une République numérique éclairage sur l’article 30.

[5] Voir en particulier : « Publications, Open Access, etc. : une liste de liens utiles avec quelques commentaires critiques » partie « Une fausse bonne idée qui pourrait s’avérer catastrophique »

[6] « In theDiamond Open Access Model, not-for-profit, non-commercial organizations, associations or networks publish material that is made available online in digital format, is free of charge for readers and authors and does not allow commercial and for-profit re-use. » (Caraco, 2014)

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